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 SATAN, LE « PRINCE DES TENEBRES »

Le diable présentant la femme au peuple (1897), Otto Grenier, Paris, Colletion Gilles Neret
 

Faut-il encore croire au Diable ?

Le développement de la médecine et de la psychanalyse nous a appris à considérer le dément comme un malade et non pas comme un possédé. « Hystérie », « psychose », « phobie », le vocabulaire clinique fait l’économie du « Diable ». Pour Freud, ce personnage mythique n’est que l’incarnation des pulsions anales refoulées. Ce processus de démythification est corrélatif au déclin du sens du péché. Même les associations de croyants renoncent aujourd’hui à ces paradigmes. La théologie chrétienne (sous l’effet de l’exégèse protestante) invite à ne plus prendre « à la lettre » les images bibliques, il s’agit, de saisir derrière ces symboles archaïques des significations existentielles.

 

 Si Satan ne doit plus être invoqué pour rendre compte de l’existence du mal dans le monde, alors d’où vient le mal ?

Dans la lettre de la Bible, Satan n’intervient que dans trois livres de l’Ancien Testament : (Zacharie, Job, Les Chroniques). Il est d’abord Lucifer, l’ange de la lumière (lux), le plus beau des anges, celui qui « inexplicablement » se révolte contre Dieu. C’est en cela qu’il est un paradigme intéressant. Comment penser qu’un être qui vivrait dans une totale béatitude et dans le tutoiement de la suprême perfection puisse désirer se détourner de Dieu ?

Différentes interprétations sont scéniquement pensables.

La première est psychologique : La jalousie.

Satan, créature de Dieu, envierait la puissance du créateur, il voudrait, comme lui, faire des créatures à son image. A cet appétit de puissance viendrait s’ajouter le dépit presque amoureux : le déplaisir de sentir l’amour de Dieu pour Adam. Finalement, derrière l’explication psychologique, on peut dire que le principe du mal ne résiderait que dans la finitude. La créature (angélique ou humaine) ne peut tolérer sans déplaisir ni appétit de vengeance, l’existence d’un autre qu’elle pressent comme concurrent (une manière de récupérer [de façon caricaturale] l’intuition sartrienne « l’enfer, c’est les autres ».

les tésors de Satan (1895), Jean Delville, Bruxelles

Le seconde interprétation pointe l’originalité absolue de la démarche de Lucifer.

Saint Thomas souligne qu’il s’est détourné de Dieu sans que personne le lui eût suggéré, sans qu’il eût non plus quelque penchant pour le mal. Sinon il faudrait supposer un principe du mal concurrent du principe du bien et aussi incréé que lui ; ce qui ruine la représentation de Dieu de l’Ancien Testament. Cette interprétation est celle des manichéistes, elle est pensée comme hérétique par le Judéo-christianisme ; nous verrons pourquoi…

C’est donc par un engagement libre de sa volonté qu’il se sépare de Dieu, sa liberté est liberté pour le mal ou, du moins, elle choisit de se détourner du bien incarné par Dieu pour s’inventer d’autres valeurs, d’autres projets, d’autres lois. C’est évidemment à ce titre que le personnage séduit artistes et penseurs romantiques et existentialistes. Baudelaire, Goethe, Dostoïevski, Bernanos ont reconsidéré l’itinéraire de Satan jusqu’à sa chute comme l’archétype de la liberté.

 Satan le tentateur :

Puisqu’il s’est détourné du Bien telle que la Loi divine le définit, Satan représente une tentation interne de la liberté. L’imagination humaine le dote de puissances surnaturelles pour mieux éprouver fantasmatiquement tout ce qui serait possible à un être libéré du carcan de la morale. Mais l’itinéraire de Faust montre que les excès de jouissance destructrice lassent aussi. L’ennui revient. Le mal n’est pas si bon à accomplir ! Le bonheur est dans la création.
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